alexsachandra

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ADELAIDE

Mai 1788, tandis que le peuple gronde et les idées révolutionnaires sont sur toutes les lèvres, les rues bordelaises, elles, sont un court instant plongées dans une douce torpeur par la venue d'un certain Thomas Jefferson.



Lorsqu’Adelaïde, riant aux éclats, fit son arrivée dans les coulisses du Grand-Théâtre, les applaudissements retentissaient déjà. Peu importe le nombre de fois où elle rendait visite aux artistes, elle se sentait perpétuellement étrangère à ce monde si extravagant au rythme effréné. On avait joué une tragédie de Voltaire, très en vogue à Paris, mais malgré l’effervescence de la salle, les acteurs étaient déjà en train de se ruer vers la chambre de maquillage, prêts à endosser un nouveau rôle. Un étrange spectacle s’offrait à Adelaïde, peut-être même plus fascinant que celui qu’elle aurait vu depuis la salle. Une marée humaine, perruque a la main, se hâtait d’enfiler les costumes de la prochaine scène. Les corsets étaient serrés jusqu’à l’étouffement provoquant les cris outrés des actrices, le maquillage réappliqué, levant les sourcils, arrondissant les lèvres et creusant les visages. Tout ce petit monde s’alarmait au sujet du décor endommagé, criait à la fatigue ainsi qu’à la faim, s’esclaffait de bonheur et s’interrogeait sur les rumeurs affligeant les spectateurs. Le bruit courrait que Madame de T. était présente avec un jeune homme fort séduisant, et son sourire de charmeur laissait à présager qu’il n’en voulait qu’a son argent.

Soudain, un verre de vin fut tendu à Adelaïde, la sortant aussitôt de sa torpeur, elle était restée figée sur place comme hypnotisée par cette odeur de liberté et désinvolture qui flottait dans l’air. C’était une jeune rousse au sourire enfantin, tout juste sortie de l’adolescence, déguisée en laitière et qui, juste après avoir tendu la boisson enivrante, s’éloigna en chantonnant et faisant tourner sa jupe à volants.


S’éclaircissant la gorge, Adelaïde se lança à sa poursuite : « Dites-moi, que joue-t-on par la suite ? ». La laitière, ravie de s'être trouvée compagnie s’empressa de lui répondre enthousiasment :

- Dis donc, t’es sapée comme une duchesse, ma jolie ! T’es pas du coin, toi… Mam’zelle Eulalie va nous jouer l’Amant Statue avec la troupe. C’est la première fois qu’on la monte. Parait qu’y a du beau linge : un yankee drôlement important vient nous mater.

Surprise par ces familiarités soudaines, Adelaïde tripotait nerveusement le jupon de sa robe à l’anglaise. Elle se réjouissait d’avoir choisi cette tenue de voyage passe-partout plutôt que celles de banquet dans lesquelles sa mère l’exhortait à se pavaner.

- Vous me flattez, ma robe ne rivalise pas avec celles de votre costumière ! plaisanta-elle, Qui jouez-vous, ce soir ?

L’euphorie de la rouquine laissa place à une mélancolie rêveuse, elle détourna le regard vers les acteurs qui se préparaient toujours. Les scrutant à la fois de manière admiratrice et envieuse, elle soupira.

- Malheureusement, j’suis qu’une figurante. J’aurais bien aimé me pavaner avec les grands chapeaux à plume, mais j’suis une simple laitière.

- Pourquoi donc ? Vous m’avez l’air tout à fait charmante, je suis sûre que vous joueriez aussi bien que cette Eugenie, déclara Adelaïde, sincèrement peinée pour sa nouvelle amie,

Celle-ci leva ses grands yeux timides vers elle, l’air de chercher quelconque preuve qu’Adelaïde se moquait d’elle, l’air de dire "Vous croyez ?".

- M’sieur le directeur dit qu’je chante pas assez bien. Il dit qu’chuis trop jeunette et qu’bientôt j’comprendrai que les talents d’une actrice, c’est pas juste d’amuser la galerie. J’comprends pas trop.

D’un coup, tous les acteurs commencèrent à cheminer vers une même direction, ce fut également le cas de l’interlocutrice d’Adelaïde qui lui expliqua que le spectacle allait débuter et partit en courant, la laissant perplexe. Elle ne savait pas grand-chose de la vie d’artiste ou encore moins d’artiste aspirant, sa connaissance du milieu se limitait aux peintres auxquels son père quémandait des portraits de famille. Ainsi, bien qu’elle soit constamment entourée de tableaux prestigieux, bâtisses extravagantes, statues antiques et opéras tragiques, Adelaïde n’avait jamais été autorisée à fréquenter leurs créateurs. Voulant la marier au plus tôt et au mieux, son père, qui n’était personne d’autre que le célèbre magistrat Pichard, limitait ses contacts aux jeunes hommes qu’il rencontrait à son travail. Toutes les fins de semaines devenaient un véritable défilé de clercs, avocats, juges et autres notables, la courtisant en espérant la bénédiction de son père.

Les coulisses étaient presque désertes, l’entièreté de la troupe s’étant rapprochée des pendrillons pour suivre l’avancée de la pièce. Cependant, Adelaïde ne pouvait la rejoindre : elle avait des choses bien plus importantes à faire. Des choses si importantes que toute la famille la croyait alitée, qu’il lui avait fallu se faufiler par les cuisines et qu’elle avait dû, malgré la chaleur, s’emmitoufler dans une cape en laine grise. Ses desseins convergeaient en un seul homme : le Comte de Puysegur, qu’elle appelait très tendrement Maxime. C’était lui qui lui avait fait passer un mot la priant le rejoindre, en prétextant un besoin urgent de lui confier quelque secret.

Peu importe le nombre de fois où le Président de Pichard mettait en garde sa fille, ou il lui expliquait que ce qu’elle ressentait n’était que temporaire, Adelaïde finissait toujours par revenir vers lui. Il fallait avouer que le Comte était plutôt bel homme, le visage fin encadré par une chevelure aussi blanche que neige, les yeux olive et le regard pétillant : dès qu’il faisait une apparition sociale, la pièce semblait graviter autour de lui. Pourtant, à un diner de Madame de T., ou Adelaïde avait passé la soirée les yeux rivés aux murs tandis que toute la bonne société bordelaise dansait, il était venu la voir. La main tendue, nuque inclinée, il avait délicatement apposé ses lèvres sur le dos de sa main tremblante. Les chuchotements et rires, maladroitement dissimulés derrière les éventails, retentirent aussitôt. Adelaïde n’était pas mariée, ni d’âge respectable, l’honneur du baisemain revenait à la maitresse de maison et n’aurait dû en aucun cas lui être attribué. D’abord ennuyée par cette attention non désirée, Adelaïde s’était comportée froidement, cherchant à tout prix à éloigner ce gentilhomme si insistant. Après plusieurs réponses monosyllabiques, elle s’était enfin résolue à croiser le regard du Comte, un regard qu’elle n’oublia jamais par son intensité, qui l’avait jusque-là suivie jusque dans ses rêves.

Soupirant, elle prit son courage à deux mains et partit explorer le théâtre à la recherche du lieu de rendez-vous. La lettre parlait d’une loge située à côté de l’atelier de la costumière. Le couloir pour s’y rendre était long et sinueux, les portes closes se ressemblant toutes, Adelaïde se sentit très rapidement désorientée. Avançant sans relâche, elle remarqua au loin une loge ouverte, la lumière se propageant jusque dans le couloir : le Comte l’y attendait surement. Effleurant de ses doigts la porte en bois, elle plissa les yeux, l’écriteau en métal lui indiquant Mademoiselle Eugenie. "Mademoiselle Eugenie ?" s'interrogea-t-elle, elle était sûre d'avoir déjà entendu ce nom, "N'est-ce pas une actrice ?". Dubitative, elle poussa la porte, pourquoi lui avait-il donné rendez-vous ici ?

S'appuyant nonchalamment sur le vanité de maquillage de l'actrice, le comte de Puysségur, une manche de sa chemise à jabot remontée, attachait avec soin un bouton de manchette. Il ne l'avait pas encore remarquée, alors Adelaïde en profita pour l'observer, se sentant presque coupable de lui dérober un moment d'intimité. Certes, il était plus âgé qu'elle d'une dizaine d'années mais son visage était aussi fin et sa peau lisse qu'un jeune adolescent. Il ne portait pas sa perruque, celle-ci était négligemment oubliée sur un fauteuil en soie carmin. Ses longs cheveux blonds descendaient jusqu'au bas de ses omoplates, accentuant encore la blancheur de son visage : Adelaïde ne pouvait s'empêcher de scruter avec admiration cette homme semblé tombé des cieux.

Soudain, il leva la tête remarquant la présence de son admiratrice, qui rougit aussitôt d'embarras. Son visage s'illumina tandis qu'il fit un pas vers elle.
- Mademoiselle de Pichard, quel honneur de vous voir enfin ! J'avais commencé à me faire à l'idée que vous ne viendriez pas. Vous êtes, comme à votre habitude, exquise. Et ma foi, la splendeur de votre toilette ne saurait rivaliser qu'avec l'éclat de votre esprit.

- Monsieur, je crains que vous me fassiez trop d'honneur, balbutia-t-elle,

-Permettez-moi de vous assurer que je ne me permettrai jamais de tromper une dame de votre distinction.

Adelaïde s'apprêtait à lui répondre lorsqu'elle se rendit compte de l'absurdité de la situation. Une jeune fille non mariée, sans chaperon, sortant sans autorisation pour rencontrer un homme à la réputation contestable. Si quelqu’un les voyait ce serait le scandale assuré ! Elle déglutit, bien loin de l'euphorie d'il y a quelques minutes, ne se souvenant plus de la raison pour laquelle elle était venue. Le comte souriait, attendant une réponse, elle devait se dépêcher de trouver une solution. Dans le cas ou tous deux restaient cachés, ils courraient le risque d'être découverts et leurs réputations entachées, Adelaïde déshonorerait sa famille. En revanche, s'ils décidaient de se montrer en public, en affichant une certaine décence, les rumeurs se propageraient certes mais ils pourraient donner l'impression d'une simple amitié. Elle avait pris sa décision : ils devaient retourner vers la scène impérativement.
- Je vous prie de m'excuser, Monsieur le comte, mais je crains devoir écourter notre conversation. Cet espace confiné me cause une certaine suffocation.

- Nom de dieu, je m'en vais de ce pas vous chercher des sels de pâmoison ! s'exclama-t-il, paraissant sincèrement inquiet,

Avant qu'il puisse passer la porte, Adelaïde l'empoigna par le bras, les surprenant tous deux par la véhémence de sa poigne. Fermant les yeux, elle se concentra sur les bruits de couloir, attendant jusqu’à ce qu'ils aient complètement disparu. Une fois sure que plus personne n'errait devant les loges, elle sortit, tirant le comte, qui trainait des pieds, à sa suite.

-Je vous présente mes excuses pour mon empressement, Monsieur. Dites-moi, je vous prie, qu'aviez-vous à me confier ?

Réajustant son juste au corps, il s'éclaircit la voix, paraissant mal à l'aise.

-A vrai dire je suis surpris, je ne vous savais pas si ardente ! il laissa échapper un rire gêné, J'ai oui dire que Monsieur le Président, organise un diner à votre hôtel rue du Mirail ce soir. Serait-il indiscret de ma part de solliciter le privilège d'être convié à cette réception ?

Adelaïde ne savait plus quoi penser, elle admettait s'être attendue à quelque chose de radicalement diffèrent, à ce qu'il soit radicalement différent. Finalement, et comme tous les autres gentilhommes, il semblait ne s'intéresser qu'à son père. Après tout il n'était ni parlementaire et ne possédait aucun fief dans la région, peut être voulait-il y remédier ? Tournant la tête vers lui, pour mieux l'examiner, leurs regards se croisèrent. Et quel regard ! Elle ne pouvait pas y croire, il paraissait bien trop heureux, elle oserait même dire amoureux, pour la manipuler ainsi.

C'est là qu'elle comprit, il avait effectivement un motif ultérieur seulement bien trop fou pour qu'elle y ait pensé au premier abord ! Elle repensa à leurs entrevues, aux paroles qu'ils avaient échangées, à la fois où il avait attendu toute une après-midi devant le bureau de son père pour espérer pouvoir la voir, au tunnel qui se formait dans sa vision dès qu'elle le voyait au loin, comme s'il fut son seul phare dans un océan de désespoir. Peut-être que lui aussi ressentait la même chose, peut-être qu'il appréciait réellement sa compagnie, peut-être qu'il comptait en parler à son père ?

Adelaïde sentit le sang affluer dans ses joues, son visage être pris d'une chaleur si familière. Se pinçant la peau de la paume de la main, elle se demanda si elle rêvait.

- Très chère vous m'effrayez, êtes-vous souffrante ? l'interrogea-t-il
- Pourquoi ? déclara-t-elle soudain, Excusez-moi, je veux dire dans quel but souhaitez-vous assister à cette réception ?

- Oh, en vérité, on m'a confié que l'éminent Ambassadeur Jefferson honorerait votre demeure de sa présence. Mon respect pour sa personne est immense, et je brule d'un vif désir de faire sa rencontre.

Le monde sembla se figer autour d'Adelaïde, comme si le temps avait été arrêté. Elle ne réagit pas lorsque le comte de Puységur lui parla, ni lorsqu'il l'interpella par son simple prénom et encore moins lorsqu'il lui saisit sa main. Peut-être était-elle trop sensible, mais la seule envie qu'il lui restait était de partir en courant, loin de ce théâtre, de cette ville et de ces yeux envoutants qui l'observaient comme un spécimen étrange. Comment avait-elle pu être aussi naïve : dans aucun monde, aussi fantasque qu'il fut, ne l'aurait-il aimée et encore moins demandé sa main. Une larme solitaire coula le long de sa joue s'arrêtant à ses lèvres, lui laissant un gout salé, le gout amer des déceptions qu'elle connaissait si bien.

Le comte de Puységur n'avait rien vu, il n'était d'ailleurs plus à ses côtés mais quelques mètres plus loin où il sembla rigoler de quelque chose. Adelaïde se rendit compte qu'ils étaient arrivés au niveau de la scène, en face des pendrillons, d’où elle pouvait voir et entendre les voix puissantes des acteurs. Un chœur d'enfants habillés en orphelins, accompagnait de leurs voix angéliques l'acteur principal dans sa déclaration d'amour à la protagoniste. La scène lui paraissait éminemment tragique, elle était assez proche pour voir les dents jaunies des choristes, leurs figures fragiles que les costumes larges n'avaient pas réussi à dissimuler.

Adélaïde pensa à son père, qui en fervent partisan de la théorie des humeurs, lui aurait surement conseillé une saignée. Ce n'était pas à elle de s'énerver. Alors, elle prit une grande respiration et se dirigea vers le comte qui lui faisait signe de s'approcher. Il se tenait entre deux pendrillons, à deux doigts d'apparaitre sur scène. Posant sa main sur sa taille, il la plaça en face d'une fente d'où elle pouvait apercevoir le public.

-Regardez le premier balcon au centre à droite, chuchota-t-il dans son oreille,
Tandis qu'elle plissait les yeux, cherchant à travers la foule quelqu’un de sa connaissance, il ajusta une lorgnette dorée devant son regard. Enfin, elle reconnut plusieurs visages plus que familiers. Son père était assis à cote d'un homme, d'une quarantaine d'années, il portait une perruque poudrée à boucles en rouleau et un frac turquoise. Paraissant particulièrement investi dans l'avancée de la pièce, il fronçait les sourcils occasionnellement. Se détournant de la salle, Adélaïde chercha du regard le comte de Puységur, elle n'eut pas le temps de poser sa question car il la devança, ne laissant échapper qu'un seul mot : "Jefferson".

Lorsque le Président Pichard l'avait prévenue de la venue de cette invité inhabituel, elle n'avait ressenti que de l'indifférence. Mais maintenant qu'elle voyait Jefferson en chair et en os, qu'elle observait avec grande attention les contractions des muscles de son visage, elle ne pouvait s'empêcher de se sentir impressionnée. Simple magistrat de profession, cet homme avait mené la Révolution américaine, rédigé la Déclaration d'Indépendance, gouverné la Virginie et était actuellement ambassadeur en France ! Quel palmarès, se dit-elle, en baissant graduellement sa lorgnette.

Le brouhaha sur scène, l'enleva a ses réflexions : les acteurs étaient en train de saluer. Les artistes traversaient les pendrillons dans tous les sens en un rythme effréné, en bousculant Adélaïde dans leur précipitation. Déboussolée, elle tournait sur elle-même, tâchant de comprendre où avait disparu le comte. Traversant les coulisses, elle finit par le trouver, applaudissant les artistes qui faisaient leurs aurevoirs aux spectateurs. Il se tourna vers-elle souriant :

-Nous nous retrouverons à cinq heures, alors. Je compte sur vous ! déclara-t-il, sans vraiment attendre une réponse,

Adélaïde sursauta, elle ne l'avait pourtant jamais convié à ce diner. Alarmée, elle tâcha d'attraper son bras alors qu'il s'éloignait mais c'était trop tard, il glissa entre ses doigts tel un serpent. Ses appels désespérés se perdirent dans le chahut des artistes regagnant les coulisses. Au loin, elle le vit s'éloigner, verre de vin en main, riant aux éclats avec une actrice.

Elle resta figée sur place quelques instants, constatant l'erreur qu'elle avait faite. Pour éviter qu'il débarque à l'improviste, elle devait absolument convaincre le Président de Pichard de l'inviter dans les deux heures qui lui restaient. Bien qu'elle et son père soient radicalement différents, tous deux étaient guidés par leur honneur : ainsi, pour sa famille et la position de son père, elle devait à tout prix éviter un nouveau scandale. Prenant une profonde respiration pour reprendre ses esprits, elle se dirigea vers la sortie des artistes.


Les ongles enfoncés dans le bois des colonnes, Adélaïde fermait les yeux pendant que sa bonne serrait son corset, faisant trembler l'ensemble du lit à baldaquin. Une fois le nœud fait, elle ramena la tête en arrière essayant tant bien que mal de s'étirer. Sa bonne lui apportait une robe à la polonaise, ne disposant que d'un petit panier elle se révélait beaucoup moins encombrante que celles à la française. Adélaïde restait immobile pendant qu'on lui enfilait les différentes couches de tissus et de jupons, réfléchissant à ce qu'elle dirait à son père une fois arrivé. Elle fut maquillée, puis coiffée jusqu’à enfin entendre le bruit familier du trot des chevaux sur le pavé de la rue du Mirail. Des lors, elle descendit les escaliers en hâte, prête à accueillir le Président de Pichard avec un grand sourire.

Nicolas de Pichard n'était pas le genre d'homme à monter ses sentiments et encore moins à sa fille. Depuis qu'il avait perdu son seul fils, toute son attention s'était reportée sur sa fille unique : Adélaïde. Bien qu'il témoignât très rarement de son affection, il s'inquiétait du futur de sa fille à sa propre manière. Dès la première fois où il avait vu l'aspirant colonel prétentieux qu'était Maxime de Chastenet, il l'avait tout de suite méprisé. Tout d'abord parce qu'il n'était pas le fils ainé de sa fratrie, qu'il ne disposait d'aucun fief a trente-deux ans déjà et tout simplement car sa fille, elle, semblait l'apprécier. Ensuite, il détestait sa prédilection pour la langueur, ce petit sourire assuré bien qu'il ne fût qu'un bon à rien et cette tendance à toujours être en retard. Enfin, ce qu'il haïssait par-dessus tout était sa fascination pour l'ésotérisme et le mesmérisme, ces futilités retorses ne faisant que distraire les faibles d'esprit.

Alors lorsqu'Adélaïde commença à plaider sa cause, un cri retentit dans tout l'hôtel :

-Si ce papelard fait encore un pas dans ma demeure, je te promets que demain dès l'aube, nous serons dans les bois et tu ne pourras plus jamais te languir de ce beau petit minois !

Le cinquantenaire était rouge de colère et gesticulait frénétiquement, ses doigts agités de légers tics nerveux. Ses traits étaient déformés par la furie tandis que sa fille déglutissait à sa vue. Cependant Adélaïde avait déjà fait son choix il y a plus d'une heure, alors elle leva courageusement le menton pour l'affronter du regard. Le Directeur de Pichard avait le tempérament plutôt explosif, mais elle se doutait bien que bientôt sa colère retomberait et qu'il ne mettrait jamais ses menaces à exécution. Prenant tout son temps et articulant chaque mot, elle lui répondit :

-Si vous osez me faire un tel affront, père, je vous fais à mon tour le serment de déshonorer cette famille par tous les moyens existants.

Père et fille se toisèrent pendant un long instant, considérant chacun les menaces de l'autre. Or, Adélaïde savait qu'il n'y avait pour son père que deux choses plus importantes que la famille : la justice et l'honneur. Alors soupirant, il leva les bras en signe de défaite, et se retira précipitamment dans ses appartements.
Ce n'est qu'une trentaine de minutes plus tard qu'arriva la diligence du tant attendu Ambassadeur. Toute la famille de Pichard était venue le saluer, le couple et sa fille : le diner se ferait en petit comité. Les domestiques de la famille, pris de curiosité, avaient eux aussi abandonné leurs fonctions pour se regrouper autour des fenêtres d’où ils pouvaient voir l'arrivée de l'américain. On entendit celle-ci de loin, les sabots des quatre chevaux de la diligence claquant contre le sol simultanément, donnant presque un rythme théâtral à la scène. En sortit un homme surprenamment grand au visage jovial, sa stature le faisant paraitre encore plus impressionnant qu'il l'avait paru au theatre. La différence de taille se fit encore plus flagrante lorsque Nicolas de Pichard s'avança pour lui faire la révérence. Il se baissa d'une trentaine de degrés avant de relever la tête, pas le moins du monde intimidé par Jefferson, qui à sa vue affichait un sourire radieux. Un petit homme rondouillard, sortit à son tour de la diligence pour se rapprocher du groupe.

-Monsieur Jefferson, permettez-moi de vous présenter ma femme Marie-Joséphine Le Breton d'Evres et ma fille Adélaïde de Pichard.

Les deux femmes inclinèrent respectueusement la tête, jusqu’à la réponse de Jefferson.

-Enchanté de faire votre connaissance, Madame, Mademoiselle ! il leur sourit enthousiasment avant de rediriger son attention vers le maitre de la maison, Monsieur Le Président, j'ai pris la liberté d'amener avec moi mon fidèle compagnon de voyage.

- John Doe, pour vous servir, ajouta celui-ci avec un franc sourire,

Une fois les présentations faites, on se dirigea dans la salle à souper ou le service des potages était déjà servi tandis que les domestiques s'empressaient de rajouter un couvert. Depuis sa place habituelle à la droite de son père, Adélaïde avait été remplacée par sa mère, et reléguée à la droite de celle-ci, c’est-à-dire en face de Monsieur Doe. Son père et Jefferson, quant à eux, se trouvaient en bout de table. Alors qu'elle commençait à se réjouir de l'absence du comte de Puysségur, il débarqua dans la salle en poussant le battant en bois brutalement.

-Jacques Maxime Paul de Chastenet, comte de Puysségur, déclara-t-il fièrement après avoir trouvé Jefferson des yeux,

-Et donc vous êtes ? commença à l'interroger celui-ci,

-Un ami de la famille ! déclara-t-il tout sourire, feignant ne pas remarquer les éclairs sortant des yeux de Monsieur Le Président,

On lui posa le couvert entre Monsieur Jefferson et Monsieur Doe, le laissant face à face avec Adélaïde. Celle-ci ne réussissait pas à se concentrer, alors quand on amena le service des entrées, elle se mura dans le silence, consciente de la piètre impression qu'elle faisait. Elle observait les mouvements des domestiques, la quantité colossale de nourriture qui s'amassait sur la table. Il y avait des noix de veau à l’oseille, des timbales au salpiquon, un gigot de mouton à l’eau, un dindonneau gras aux concombres : elle en perdait le compte.

Après une trentaine de minutes de banalités, la discussion se fit intéressante.

-Vous êtes allé visiter notre cher château Lafite ? demandait la mère d'Adélaïde,

- J'ai grandement apprécié la visite, et j'ai une véritable passion pour le vin, vous savez ? J'ai visité la grande partie des territoires vinicoles locaux mais je dois avouer que votre vin était succulent ! lui répondit Jefferson

- S'il vous a tant plu que ça, vous le recommanderez à vos amis de l'autre côté du monde, intervint Adélaïde,

- Et bien figurez-vous que je travaille à un classement des meilleurs vins bordelais. Qui sait, Lafite aura peut-être la première place ? déclara-t-il, l'air taquin,

La conversation se poursuivit tandis que l'on passait au service des pièces rôties : un plat de levreaux, de quartier d’agneau, de pigeons en ortolans accompagnés de diverses salades. Occupée à manger et écouter, Adélaïde avait complétement oublié la présence du comte de Puységur, et lui-même avait fini par oublier que sa présence n'était pas voulue. Voyant qu'il commençait à parler affaires avec Jefferson, elle décida de ne pas lui laisser ce plaisir, le rencontrer grâce à elle était assez, elle ne voulait pas qu'en plus de ça il en tire profit. Après tout, autant qu'elle appréciait sa compagnie, c'était par sa faute qu'elle s'était violemment fâchée avec son père. Et puis ce Jefferson commençait à l'énerver à concentrer toute l'attention, finalement il n'était qu'un homme, qu'avait-il de si extraordinaire ?

- Monsieur Jefferson, vous avez bien écrit dans votre Déclaration d'Indépendance que tous les hommes sont égaux et leurs droits inaliénables, ou fais-je erreur ? déclara-t-elle bien fort, de manière à arrêter les conversations,

Toute la table la foudroya du regard à part le principal intéressé qui lui sourit avec bienveillance. Sa mère, lui écrasa légèrement le pied sous la table, faisant Adélaïde serrer des dents.

- Vous avez tout à fait raison, Mademoiselle de Pichard. Je suis un homme avec des convictions, des principes de liberté et égalité, en lesquels je crois et pour lesquels je serai prêt à donner ma vie. Pour moi, tout homme dispose du droit fondamental qu'est la liberté sauf s'il ose manquer de respect a une bouteille de Lafite ! plaisanta-il, provoquant un éclat de rire général,

- Qu'en est-il des noirs alors ? demanda Adélaïde, l'air faussement étonné, En France, certains les emploient mais je n'ai jamais eu l'occasion d'en voir…

L'Ambassadeur ne lui répondit pas directement, la faisant comprendre qu'elle avait peut-être touché un sujet sensible. Les regards insistants de son père le lui confirmaient. En réalité, elle ne connaissait pas très bien la politique américaine, seulement elle savait que la France l'avait soutenue. Elle se rappelait encore le jour où la traduction de la Déclaration d'Indépendance était parvenue à Bordeaux, elle se trouvait à un salon littéraire avec d'autres jeunes quand un exemplaire fut brandi. On se l'était arraché, chacun souhaitant se faire son propre avis, et après lecture tous avaient été interpellés par cette égalité. Ils n'avaient pas vraiment compris comment fonctionnerait un projet si utopiste.

- Je pense qu'ils ont des droits et des devoirs, comme tous. Je ne me suis jamais prononcé pour l'esclavage, vous savez ? finit par répondre Jefferson,

- Mais vous en employez ? répondit-elle du tac au tac,

- Oui, mais c'est un travail, je pense-

- Vous pensez que la liberté est due à tous tant qu'elle n'empiète pas sur votre confort ? Que tous les hommes sont égaux mais certains plus que d'autres ? le coupa-t-elle avec un léger rire,

Le silence se fit dans la pièce, laissant l'écho de son rire planer. Jefferson pencha la tête avec intérêt tandis que tout le monde retenait son souffle. Le regard du Président de Pichard allait de sa fille, à l'ambassadeur puis encore à sa fille, son rictus téméraire et sa soudaine prise de position, jusqu’à Jefferson, semblant troublé, pour enfin échouer sur Maxime de Chastenet, visiblement ennuyé. Soudain, Jefferson éclata de rire en renversant la tête en arrière, un rire communicatif et bruyant, provoquant l'hilarité générale. On décréditait donc ses propos, se dit Adelaïde, les faisant passer pour une vulgaire plaisanterie.

Son père prit la parole depuis la première fois depuis de longues minutes :

- Adelaïde, ne dis-pas de sottises je te prie, notre invité te trouvera impolie. Et puis, tu dois comprendre que tout n'est pas à ta portée, à la manière dont Dieu a fait l'homme différent de la femme, certains hommes sont également différents entre eux.
Tandis que sa mère et Jefferson hochèrent la tête en signe d'approbation, le comte de Puységur fronça les sourcils, l'air crispé.

- J'ai eu l'honneur d'assister à Paris à un traitement administré par le docteur Mesmer sur une personne de couleur. Il n'y a aucune distinction entre nos deux races, le même fluide invisible nous traverse tous ! s'exclama-t-il soudainement,
Adelaïde tourna la tête vers lui tâchant de comprendre ses propos. Elle arriva à la conclusion que c'était surement une de ses lubies. Il lui avait déjà expliqué ses croyances, cette impression que dans les corps et quotidiens se cacheraient des forces mystiques et puissantes. Lors de son temps à Paris, il avait fait l'expérience de séances de thérapie collective ou tous les patients se tenaient la main autour d'un baquet aimanté pour rétablir leurs flux. Regardant autour d'elle, elle remarqua le regard enragé de son père sur elle.

- Vous parlez du docteur Mesmer, ce charlatan ? s'interrogea Jefferson, un sourire malicieux en coin en observant le comte,

- Charlatan, vous dites, Monsieur ? Avec tout le respect que je vous dois je ne peux vous permettre de déclarer de telles horreurs : cet homme est le médecin le plus brillant de notre génération ! s'enflamma-t-il, gesticulant avec presque désespoir,

- Vous ne croyez donc pas en Dieu ?

- Je ne jure que par le magnétisme animal, Monsieur Jefferson.

La diner se transforma rapidement en un débat sur Dieu, la morale et la vie après la mort, si bien qu'Adelaïde s'en désintéressa très rapidement. Une commission royale avait déjà démontré l'inefficacité des méthodes du docteur Mesmer alors elle ne comprenait pas l'entêtement du comte pour cette science. Une fois l'issue servie, elle se retira de table pour partir se refugier dans sa chambre.

Après s'être tournée et retournée dans son lit, Adelaïde arriva à la conclusion qu'elle ne réussirait pas à dormir. Elle se munit d'une chandelle et décida d'aller prendre l'air dans la cour. En descendant les escaliers principaux, trainant sa main sur la rambarde en métal glacée, elle remarqua de la porte du bureau de son père ouverte. S'y rendant, elle le trouva assis à son bureau, la main soutenant sa tête tandis qu'il travaillait à la lueur d'une chandelle.

-Père, vous ne dormez pas ? l'interrogea-t-elle, soucieuse,

Il leva les yeux vers elle, se rendant compte de sa présence, appuyée aux battants de la porte. Il la fixa longuement, analysa ses prunelles sans dire un mot, plus finalement soupira avant de se replonger dans ses papiers.

-Jefferson est parti ? continua-t-elle, essayant de capter à nouveau son regard,

Prenant une respiration, le Directeur de Pichard posa sa plume, et se leva. Il s'approcha d'Adelaïde et l'invita à entrer.

- Une chambre lui a été mise à disposition le temps de préparer les chevaux. Ma soirée eut été des plus excellentes si ce ne fut pour la présence du comte.

- Mais père, il n'a rien fait de mal ; il n'a fait que participer à la conversation ! s'indigna-t-elle.

En réponse, il claqua sa langue sur son palais d'un ton désapprobateur.

- Cet individu indigne n'a fait que nous ridiculiser avec ses fables de magie et de sorcellerie ! s'exclama-t-il, levant une main de façon menaçante, Et toi ma fille ? son ton se fit mielleux, Ne parlons même pas de ta soudaine compassion pour les races inferieures…

Adelaïde rougit, de honte ou de rage, elle ne savait même plus. Alors qu'elle s'apprêtait à protester, son père l'interrompit, la pointant du doigt d'un air accusateur.

-Si tu daignes prononcer encore un mot en sa faveur, jamais plus tu ne quitteras ta chambre. Cet homme n'est pas digne de toi. Me crois-tu ignorant ? Crois-tu que moi aussi, je n'ai jamais été jeune ? il émit un rire amer, Ne t'éprends point de lui, ma fille, car je connais trop bien les hommes de son acabit. Les hommes qui manipulent les jeunes filles, brisent leurs cœurs et détruisent leur vie. Fais-moi confiance, dès que tu le fréquenteras de plus près, ses actrices et ses amis, tu regretteras chaque mot échangé avec lui.

Le Directeur de Pichard observa sa fille avec attention, tâchant de voir si son discours avait fait effet. La seule chose qu'il remarqua avant qu'elle s'enfuie en courant fut son reflet dans ses yeux larmoyants.

Adelaïde ne réussissait plus à retenir les larmes se formant au coin de ses yeux. Elle n'était pas triste, bien au contraire, mais son impuissance face à son père et tout ce qui l'entourait, l'énervait tant qu'elle aurait aimé hurler. Tandis qu'elle traversait à grand pas le salon, elle sentit la cire brulante de la chandelle couler sur ses doigts. Poussant un léger cri, sa seule source de lumière s'écrasa sur le sol pavé de marbre, s'éteignant aussitôt. Epuisée, Adelaïde se dirigea à tâtons vers l'escalier principal et s'assit sur la première marche. Fermant les yeux, elle se concentra sur sa respiration et décida de compter jusqu'à mille pour se calmer.

Elle en était à huit cent soixante-douze lorsque les voix derrière elle se firent de plus en plus fortes. Se levant, elle distingua Monsieur Jefferson et Monsieur Doe, accompagnés d'un domestique descendant tous trois les escaliers. John Doe fut le premier à la remarquer, d'abord souriant, son visage se fit étonné lorsqu'il remarqua sa robe de nuit. Une fois arrivés à son niveau, Jefferson s'empara du bougeoir tenu par le domestique, et en illumina son visage.

-Mademoiselle de Pichard vous pleurez ! s'exclama-t-il, paraissant sincèrement inquiet, Que se passe-t-il donc ?

Adelaïde soupira, en essuyant les larmes séchées sur son visage avec le dos de sa main. Que se passait-il donc ? Elle-même ne savait pas pourquoi elle était si bouleversée. Ce n'était pas la première fois que son père lui déclarait des horreurs.

-Je, commença-t-elle, hésitante, Ces derniers temps j'ai du mal à me réjouir, avoua-t-elle, Mais je ne sais même pas si j'en ai le droit.

-En avoir le droit ? Ne dites pas de sottises ! rigola-t-il, Le bonheur est un droit fondamental de chaque Homme, je dirais même que c'est un devoir, je suis sûr que vous le savez.

-Pensez-vous que je puisse l'être un jour ? demanda-t-elle naïvement.
-Je pense que vous êtes dotée d'assez d'esprit pour répondre à cette question vous-même. Vous trouverez une solution, que ce soit avec ce jeune homme ou un autre ! ajouta-t-il, lui souriant d'un air bienveillant,

Adelaïde se figea réfléchissant à ce qu'il avait dit. Frottant légèrement ses yeux enflés, elle pensa qu'il avait raison. Demain était un nouveau jour, elle ne devait pas s'en soucier. Finalement elle se rendit compte qu'il avait mentionné le comte. Comment savait-il pour leur relation : les avait-il vus ou bien était-il si facile à lire entre les lignes de son visage ? Le cherchant du regard elle réalisa qu'il avait déjà atteint le bas des escaliers et se préparait à passer la porte.

-Monsieur Jefferson ! l'interpella-t-elle, sa voix vrillant dans les aigus, avec une once de désespoir,

Il ne se retourna pas, mais s'immobilisa, un pied dans les airs attendant d'être posé a l'exterieur sur les pavés de la cour.

-Revenez nous voir à Bordeaux, déclara-t-elle, son ton devenu ferme.

Après quelques secondes de silence, Adelaïde sourit, et elle savait que Jefferson souriait aussi. Il reprit sa marche, la lourde porte en bois se refermant derrière lui, laissant la jeune fille dans l'obscurité la plus complète.


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